27 04 2009
QUÉBEC MA BELLE
En mai, Québec se parera de ses plus beaux atours (quel cliché!) alors que s'installera le printemps dans les petites rues de ses vieux quartiers centenaires.
De la haute à la basse ville, la vie renaîtra et les Québécois recommenceront à envahir les rues et à se réapproprier leur Cité de Champlain qui a beaucoup célébré ses 400 ans l'an dernier.
Je me sens privilégié d'être un de ces 700.000 Québécois. Je suis né dans un quartier ouvrier, Limoilou, mais j'ai passé mon enfance - à partir de sept ans - dans une banlieue naissante à la fin des années cinquante et mon adolescence dans une ville de banlieue, Duberger, annexée à la Capitale dans la deuxième partie des années soixante.
*** Cette carte localise la Ville de Duberger au coeur de l'agglomération québécoise.
En 1955, lorsque ma famille a quitté le grand, vieillot et sombre logement de la 4e rue à Limoilou pour déménager ses pénates en banlieue, Duberger n'existait pas encore. En fait, je l'ai appris il y a quelques années en faisant des recherches sur internet : nous n'existions pas jusqu'en 1958. Les trois familles qui s'étaient installées dans ce que l'on appelait alors le ''Parc Boudreau'', squattaient donc la terre qu'un cultivateur avait vendue à des ''promoteurs'' juifs qui ont disparu après avoir construit une dizaine de maisons et abandonné quelques dizaines de sous-sols en béton dans un champs, qui se sont vite transformés en ''piscines'' et étangs à crapauds et grenouilles, en attendant de recevoir au début des années soixante la maison qui leur était destinée.
Pour dire vrai, ''ça faisait dur'' à ce moment : ce fut un enfer pour mes parents.
Jusqu'en 1958, mon père n'a même pas payé de taxes car nous n'appartenions à aucune municipalité dûment organisée et enregistrée.
Notre maison, mal construite évidemment, ne donnait sur aucune rue. Nous atteignions le boulevard Père-Lelièvre, un demi kilomètre plus loin, en marchant sur un trottoir improvisé fait de longues planches de bois, à côté d'un petit chemin que les autos des résidents avaient créé à force de circuler dans le champs. Lorsqu'il pleuvait, ce chemin se transformait en bouette et parfois les roues des voitures s'enlisaient dans la vase, au grand dam des conducteurs qui charriaient tous les noms d'église, comme il est facile d'imaginer.
Pas de rues, pas d'éclairage. Moi qui avais vécu jusqu'à sept ans en pleine ville avec rues asphaltées, trottoirs de béton et lampadaires, la tombée de la nuit me rendait toujours insécure car il faisait vraiment noir comme chez le loup! C'était alors le terrain de jeu idéal des rongeurs, mouffettes et bibittes de tout acabit qui s'en donnaient à coeur joie dans les champs environnant les quatre demeures habitées dans le parc Boudreau, heureusement reliées au réseau d'électricité, avec comme fond sonore le craûassement des crapauds.
Ce qui me rendait ''paranoîaque'', ce n'était pas la crainte des hommes louches ou des criminels : ils se faisaient assez peu nombreux à ce moment-là. Ils n'avaient pas encore quitté les quartiers malfamés de Québec, comme Saint-Roch, Saint-Sauveur ou Saint-Malo!
Non, c'était une nuit qui suivait une journée excessivement chaude, comme on n'en voit plus de nos jours. Une nuit d'orages électriques:
la foudre se déchaînait avec rage et je courais me réfugier dans le lit de mes parents en me bouchant les oreilles. J'ai été témoin d'orages qui semblaient tourner autour du parc Boudreau et qui duraient toute la nuit. Quelle horreur! Moi qui n'étais pas tellement brave, imaginez dans quel état je me trouvais à ce moment-là.
Pas de proches voisins, de grands champs à perte de vue qui s'arrêtaient là où commençait la forêt et aucun éclairage de rue. Là je m'ennuyais de la 4e rue à Limoilou où tous les blocs appartements étaient collés les uns sur les autres et où les rues étaient bien éclairées, pour l'époque à tout le moins, par de petites ampoules recouvertes d'un chapeau de métal ondulé!
A Petite-Rivière-Nord, les coups de foudre frappaient sans arrêt dans un tel décor campagnard! Les orages avaient le beau jeu, surtout la nuit.. Et ces nuits-là étaient interminables pour le jeune enfant que j'étais.
Parfois, l'orage semblait s'éloigner, se calmer, puis sans crier gare, bang, la foudre tombait sur un grand arbre bordant la Petite-Rivière, un affluent de la rivière Saint-Charles, d'où l'appellation de notre coin de pays dans la deuxième moitié des années cinquante. Et le spectacle lumière et son repartait de plus belle.
Certains soirs, après une autre journée de canicule de juillet, on apercevait au loin, la plupart du temps en direction nord, celles de la chaîne de montagne des Laurentides, des nuages qui s'illuminaient de façon magique pour un enfant de huit ans mais aucun son de tonnerre n'était perceptible. Mon père, se voulant rassurant, disait «Ce sont des éclairs de chaleur» et il avait raison. 
Décidément, les premières années de l'installation de ma famille dans la banlieue naissante n'ont pas été de tout repos. Et je n'invente rien! Maison construite sur une terre d'un cultivateur où il y avait encore, j'avais oublié de le dire plus tôt, des animaux de ferme qui broutaient dans les champs assez rapprochés. Chemins carrossables absents, vase et bouette, étangs de crapauds, grenouilles, rats, mouffettes, isolement, pas de rues et pas d'éclairage et je n'ai pas parlé du terrain qui entourait la maison, fait de monticules vaseux ou secs, dépendemment de la météo, des tréteaux, planches de bois encore cloutées, restes du chantier, etc, etc. Mon père avait visité quelques maisons en 1954 dont une pas loin de l'emplacement des studios de la télévision de Québec, rue Myrand, alors en construction. Mais c'était en haut du cap, à Sainte-Foy et évidemment plus dispendieux que d'acheter une maison d'un promoteur juif en basse-ville. Mon père n'était pas fortuné!
Je me souviendrai toujours d'un été, en 1956, je pense. Le terrain de la maison n'était pas encore vert. Et le temps avait été extrêmement chaud et surtout, sec. Pas de pluie pendant près de deux mois. La terre cuite était craquelée et ce qui devait arriver, arriva. De nouvelles bestioles, sautillantes, envahirent les champs et nos terrains.
C'est là que je fis connaissance avec les sauterelles. Et elles étaient nombreuses: une véritable invasion. Et elles étaient en vie, je vous en passe un papier.
Ça sautillait partout. Elles collaient à nos vêtements et horreur, elles s'invitaient dans nos maisons car rapides comme l'éclair, elles sautaient dans la demeure pendant que nous ouvrions la porte pour entrer ou sortir. Elles voulaient partager nos repas, prendre leur bain avec nous et s'amuser sur le lit pendant que nous essayions de nous endormir.
Mais, il n'y avait absolument rien à faire. Quand on en écrasait une, ça faisait «crunch» sous notre pied. Ouach! Elles nous fixaient avec leurs gros yeux de chaque côté de la tête. J'en étais rendu à faire des cauchemars la nuit.
Puis, la très bienvenue pluie est revenue, quelques semaines plus tard et les sauterelles s'en sont allées sautiller ailleurs. Ouf!
On dirait que je raconte à ma façon les «sept plaies d'Égypte», rebaptisées les «sept plaies de Petite-Rivière-Nord».
Mais il n'y avait pas que cela dans notre nouveau milieu de vie banlieusard de la fin des années cinquante. Ils étaient beaux, les champs au printemps, avec des dizaines de sortes de fleurs sauvages, inconnues pour moi, enfant du bétume et du béton.
Un beau ciel bleu parsemé de magnifiques nuages blancs faisait rêvasser mon âme d'enfant de huit ou neuf ans. J'étais romantique, sensible et très réceptif mais on aurait dit que j'étais unique car pour les quelques garçons et filles de mon âge dont les parents s'étaient entre-temps installés dans le petit parc Boudreau qui avait une forme triangulaire arrondie, ces grands champs fleuris ne représentaient qu'un lieu ''discret'' leur permettant de se dévêtir et de faire leurs premières expériences sexuelles! Mais je n'étais jamais invité à partager leurs jeux et pour moi, ces superbes champs conservaient leur pureté intégrale et moi, mes culottes!
Ces belles fleurs annoncaient aussi l'approche des longues vacances estivales car avant la puberté, le temps semblait s'éterniser et même si nous terminions l'année scolaire le 23 juin pour la reprendre au lendemain de la fête du travail, en pleine exposition provinciale, ces huit semaines ne semblaient jamais devoir prendre fin.
Au début des années soixante, l'urbanisation s'est rapidement implantée à Duberger. Les petits chemins vaseux ont fait place à de larges rues pavées, à des chaînes de trottoirs, de beaux lampadaires modernes, les terrains des maisons devenaient verts et chez-nous, c'était un vrai jardin botanique assez bordelique, pour dire vrai!
C'est que la famille du côté de mon père habitait dans le comté rural de Lotbinière et à chaque visite dominicale chez la parenté, nous revenions à la maison avec des branches d'arbres qui devenaient vite des boutures avant d'être plantées ici et là sur le terrain au gré de la fantaisie de ma mère.
Il y avait donc de chaque côté de la demeure trois arbres de lilas qui n'ont jamais fleuris pendant les seize ans où j'ai résidé rue Darveau - c'était le nom donné à notre rue en souvenir, je pense, d'un des premiers cultivateurs qui avaient vendu ses terres pour une «bouchée de pain» aux juifs venus le séduire au début des années cinquante! - A quelques pieds de la maison, un immense saule pleureur avec ses encore plus immenses racines qui détruisaient tout ce qu'elles rencontraient sur leur chemin, solage y compris, avait été planté. Comme il était majestueux mais ses innombrables et longues branches finirent par nuire aux fils électriques reliant la maison au transformateur du poteau d'Hydro, ce qui fut à l'origine d'un petit conflit qui s'est terminé par la perte de quelques branches mais le saule a eu, cette fois, la vie sauve.
A l'avant de la maison, une pointe de terrain donnait beaucoup d'espace. C'est une branche d'un saule non pleureur qui y fut planté, tout comme à l'extrémité arrière du terrain. Des arbres qui poussaient très rapidement et tout en hauteur.
Et cela sans oublier une haute haie qui faisait office de clôture tout le tour de la maison, sauf en avant, bien entendu! Elle nous appartenait sur les trois quarts du terrain et du côté de la pointe, c'était la haie du voisin qui régnait en maître.
Un beau rosier sauvage à l'avant, provenant de Deschaillons, je pense, donnait de jolies fleurs et beaucoup d'épines, juste devant la fenêtre de la chambre de mes parents. Ma mère planta dans une bande de terrain face aux trois grandes fenêtres du salon plusieurs fleurs de pavot qui n'ont cependant jamais donné d'opium! Il y avait aussi des roses, des tulipes et à un moment donné, un petit jardin cultivé à l'arrière par ma mère et une de mes soeurs, un projet qui ne donna cependant pas les résultats escomptés, la terre étant trop grasse.
Duberger, la ville, avec son maire et ses conseillers; Saint-François-Xavier, la paroisse, avec son curé Gérard Gosselin, son vicaire, l'abbé Bédard, ses marguilliers, ses messes dominicales dans une grande chapelle érigée dans un centre commercial dont les structures en bois provenaient d'un ancien hangar, souvenir de la dernière guerre mondiale, érigé sur les terrains de l'aéroport de L'Ancienne-Lorette et obtenues par le curé connu comme étant un fondateur de paroisse et un constructeur d'église. Il y avait aussi la procession de la fête-Dieu, où les gens décoraient la devanture de leur maison avec de petits drapeaux jaune et blanc, couleurs vaticanes, je pense.
Une école primaire, que j'ai pu fréquenter à la fin des années cinquante, fut construite devant notre maison - enfin c'est la grande cour qui donnait sur notre demeure. L'ancienne école devint l'hôtel de ville et le maire tenait ses réunions au sous-sol dans la salle où nous avions tant joué et aussi pleuré quand le maudit dentiste itinérant venait faire son tour pour nous arracher des dents, la gencive presque pas gelée, assis sur de petites chaîses droites, un vrai supplice, de quoi nous flanquer la peur des denturologues pour le reste de notre vie! Salle où notre maîtresse nous obligeait aussi à acheter pour dix cents un «p'tit chinois». . .
Et sur un grand terrain où fut érigée en 1969 la vraie église de la paroisse, toute neuve et moderne, il y avait en hiver une patinoire avec ses bandes de bois où les adolescents de Duberger tournaient en rond pendant des heures au son des succès du hit-parade, des tounes de Neil Sedaka, Roy Orbeson, The Platters, etc, etc. Et au 24 juin, au même endroit, on mettait le feu à un immense bûcher pour fêter la Saint-Jean-Baptiste avant qu'elle ne devienne la fête nationale des Québécois et des Québécoises.

Que la fête commence!
Il y avait toujours un petit défilé paroissial et municipal mettant en vedette le curé et le maire dans leur voiture décapotable. Et des kermesses dans Duberger qui s'était donnée ces dernières années des allures et la dimension d'une vraie ville de banlieue.
Mais, pour la grosse parade, il fallait aller à Québec. Chars allégoriques, corps de tambours et clairons et pour clôre le tout, le char de petit Jean-Baptiste, un beau p'tit gars aux cheveux blonds bouclés avec son petit mouton. Les spectateurs applaudissaient poliment. C'était jour de congé évidemment et la plupart du temps, il faisait beau et chaud. La première canicule de l'été s'amorçait à ce moment.
Et la semaine suivante, c'était la fête du «dominion».
Et que la fête commence!
Et vous savez autant que moi ce qu'il est advenu à partir de la deuxième moitié des années soixante, à Québec, au Québec, au Canada, aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde. Une révolution qui se poursuit de plus belle avec ses hauts et ses bas dans tous les domaines, ses pas en avant et en arrière...
Ma mère est décédée le jour de l'inauguration protocolaire d'Expo 67, le 27 avril.
«Un jour, un jour, quand tu viendras, nous t'en ferons voir de grands espaces...».
La maison de la rue Darveau fut vendue par mon père «pour un bouchée de pain» au début de la décennie soixante-dix. Mon enfance était déjà loin, perdue dans les brumes de la vie.
J'ai toujours conservé d'excellents souvenirs de Duberger où je ne retourne pas assez souvent malheureusement.
Et la ville est «pognée» dans un corset d'autoroutes : de la Capitale au nord, Robert Bourassa à l'est, boulevard Hamel au sud et Henri IV à l'ouest. Son développement domiciliaire a donc cessé, fort heureusement.
Les petits érables plantés par la Ville de Québec à la fin des années soixante comme geste amical pour souhaiter la bienvenue à la municipalité dans les rangs de la grande Capitale sont devenus adultes maintenant et donnent aux rues du quartier Duberger-des Rivières une allure champêtre que j'apprécie beaucoup.

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